Je vais pour acheter la baguette de mon petit déjeuner, ce matin, quand j'aperçois un peu plus loin un type un peu bizarre en train de traverser la rue. Il m'a vue lui aussi et s'est arrêté ; comme je sens gros comme une maison qu'il va m'aborder, je presse le pas en regardant droit devant moi mais peine perdue : je m'apprête à tourner le coin de la rue quand j'entends dans mon dos "Mademoiselle, s'il vous plaît…"
Je pourrais faire la sourde oreille et continuer mon chemin, mais comme ce genre d'aventure m'horripile autant qu'elle m'arrive, je me retourne vers le bonhomme, excédée et sur la défensive, m'attendant à ce qu'il me demande l'heure, une cigarette, ou je ne sais quel autre prétexte à deux balles destiné simplement à m'arrêter. "Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous agresser..." commence-t-il devant mon air franchement hostile. Puis il m'explique qu'il n'a que 80 centimes en poche, et qu'il lui manque un peu moins de trois euros pour payer sa prochaine nuit dans un foyer de Sans-abri du quartier, que je connais pour être allée y donner un coup de main lors du réveillon de l'an 2000. Scénario classique qui arrive malheureusement tous les jours, mais pour une fois je décide de laisser mon égoïsme ordinaire au placard et je lui réponds que je n'ai pas de monnaie, mais que j'en aurai dès que j'aurai acheté mon pain, s'il veut bien m'accompagner. Sur le chemin de la boulangerie, il me raconte sa situation : il a 47 ans, il a commencé à travailler à 16 ans comme ouvrier informaticien avant de se retrouver au chômage il y a deux ans, et de finir par perdre son appartement il y a quelques mois. Il s'est lancé dans l'informatique dans les années 70 parce qu'à l'époque tout le monde disait que c'était l'avenir, mais aujourd'hui le secteur est complètement bouché et quand il se présente à un entretien, on lui fait comprendre qu'il est trop vieux. Il a du mal à comprendre comment une société aussi évoluée que la nôtre peut accepter que des gens ayant travaillé toute leur vie puissent se retrouver dans la rue, mais il s'estime quand même chanceux : il a réussi à décrocher un boulot à partir de la rentrée prochaine, il va faire de l'initiation à l'informatique dans le collège où j'ai moi-même été élève. J'imagine la tête des parents de ce quartier bourgeois s'ils venaient à apprendre, le jour de la rentrée, que le prof d'informatique de leur enfant vit dans la rue... A la boulangerie, j'achète ma baguette, je lui offre un pain au raisin parce qu'il n'a pas déjeuné, et je lui donne trois malheureux euros pour qu'il ne passe pas la nuit dehors (on a beau être au mois d'août et il a beau faire 25°, ce n'est agréable pour personne de dormir dans la rue) avant de lui souhaiter sincèrement bonne chance, en espérant au-dedans de moi que les gosses de riche auxquels il aura à faire ne lui renverront pas à la figure sa différence, qu'ils percevront forcément.
Echantillon d'une journée banale, illustration ordinaire de notre (mon) égoïsme ordinaire. Considérer combien, derrière toutes mes bonnes intentions, je n'aime pas plus être dérangée que les autres et constater que, comme tout le monde, je préfère toujours fermer les yeux et les oreilles sur mon confort plutôt que d'accepter de voir la misère et la solitude - tout cela n'a pourtant gâché en rien mes tartines de pain frais ni mon café, pas plus que le reste de ma journée, d'ailleurs, ni ma soirée entre amis autour d'un verre. Une larme essuyée, quelques euros laissés dans une main tendue et puis on passe vite à autre chose - j'y pense et puis j'oublie...
Et au passage, il avait raison : ça fait même pas mal.
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