Darnes de vie

Lundi 8 août 2005

    Je vais pour acheter la baguette de mon petit déjeuner, ce matin, quand j'aperçois un peu plus loin un type un peu bizarre en train de traverser la rue. Il m'a vue lui aussi et s'est arrêté ; comme je sens gros comme une maison qu'il va m'aborder, je presse le pas en regardant droit devant moi mais peine perdue : je m'apprête à tourner le coin de la rue quand j'entends dans mon dos "Mademoiselle, s'il vous plaît…"

    Je pourrais faire la sourde oreille et continuer mon chemin, mais comme ce genre d'aventure m'horripile autant qu'elle m'arrive, je me retourne vers le bonhomme, excédée et sur la défensive, m'attendant à ce qu'il me demande l'heure, une cigarette, ou je ne sais quel autre prétexte à deux balles destiné simplement à m'arrêter. "Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous agresser..." commence-t-il devant mon air franchement hostile. Puis il m'explique qu'il n'a que 80 centimes en poche, et qu'il lui manque un peu moins de trois euros pour payer sa prochaine nuit dans un foyer de Sans-abri du quartier, que je connais pour être allée y donner un coup de main lors du réveillon de l'an 2000. Scénario classique qui arrive malheureusement tous les jours, mais pour une fois je décide de laisser mon égoïsme ordinaire au placard et je lui réponds que je n'ai pas de monnaie, mais que j'en aurai dès que j'aurai acheté mon pain, s'il veut bien m'accompagner. Sur le chemin de la boulangerie, il me raconte sa situation : il a 47 ans, il a commencé à travailler à 16 ans comme ouvrier informaticien avant de se retrouver au chômage il y a deux ans, et de finir par perdre son appartement il y a quelques mois. Il s'est lancé dans l'informatique dans les années 70 parce qu'à l'époque tout le monde disait que c'était l'avenir, mais aujourd'hui le secteur est complètement bouché et quand il se présente à un entretien, on lui fait comprendre qu'il est trop vieux. Il a du mal à comprendre comment une société aussi évoluée que la nôtre peut accepter que des gens ayant travaillé toute leur vie puissent se retrouver dans la rue, mais il s'estime quand même chanceux : il a réussi à décrocher un boulot à partir de la rentrée prochaine, il va faire de l'initiation à l'informatique dans le collège où j'ai moi-même été élève. J'imagine la tête des parents de ce quartier bourgeois s'ils venaient à apprendre, le jour de la rentrée, que le prof d'informatique de leur enfant vit dans la rue... A la boulangerie, j'achète ma baguette, je lui offre un pain au raisin parce qu'il n'a pas déjeuné, et je lui donne trois malheureux euros pour qu'il ne passe pas la nuit dehors (on a beau être au mois d'août et il a beau faire 25°, ce n'est agréable pour personne de dormir dans la rue) avant de lui souhaiter sincèrement bonne chance, en espérant au-dedans de moi que les gosses de riche auxquels il aura à faire ne lui renverront pas à la figure sa différence, qu'ils percevront forcément.

    Echantillon d'une journée banale, illustration ordinaire de notre (mon) égoïsme ordinaire. Considérer combien, derrière toutes mes bonnes intentions, je n'aime pas plus être dérangée que les autres et constater que, comme tout le monde, je préfère toujours fermer les yeux et les oreilles sur mon confort plutôt que d'accepter de voir la misère et la solitude - tout cela n'a pourtant gâché en rien mes tartines de pain frais ni mon café, pas plus que le reste de ma journée, d'ailleurs, ni ma soirée entre amis autour d'un verre. Une larme essuyée, quelques euros laissés dans une main tendue et puis on passe vite à autre chose - j'y pense et puis j'oublie...

Par Paléonora
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Mercredi 31 août 2005

Une affiche a envahi les stations de métro et le derrière des bus depuis quelques semaines : elle est de couleur rouge vif, on y voit sur la droite Monica Bellucci, dont le sous-vêtement du même rouge se confond avec la couleur du fond, et sur la gauche on lit cette question, écrite en gros : "Combien tu m'aimes ?". Tout en bas, une inscription en plus petit, "sortie au cinéma le 26 Octobre", nous permet de comprendre qu'il s'agit de l'annonce d'un film. C'est la seule chose qui nous l'indique, d'ailleurs, car cette affiche ne donne aucune autre espèce information : on ne sait pas qui est le producteur, le réalisateur, qui sont les acteurs, ni même quel est le titre du film (est-on sûr que ce soit la phrase écrite en gros ?). La seule chose à peu près certaine, c'est que l'un des personnages (sans doute le personnage principal) sera joué par Monica Bellucci qui en constitue clairement le produit d'appel. En gros, sur la moitié droite de l'affiche, pose la belle Italienne, dont la combinaison rouge souligne les courbes généreuses tandis que son regard est dirigé droit devant elle, et à côté d'elle cette question, qui semble s'adresser directement au passant : combien tu m'aimes ? Combien de temps et d'argent es-tu prêt à dépenser pour venir admirer mon corps sur un écran ? C'est presqu'un défi : je suis là, je joue dans le film, et toi tu affirmes que tu m'aimes, viendras-tu me voir ? En italien (on peut aussi supposer qu'il s'agit d'un film italien), cela donnerait "quanto mi ami ?", une phrase tout à fait correcte, contrairement à sa traduction française, et qui signifierait plutôt "à quel point m'aimes-tu ?", ce qui revient au même ici. Et inutile de préciser que cette question s'adresse avant tout aux hommes, destinataires principaux d'un fantasme soigneusement construit par Monica Bellucci elle-même. Les producteurs sont-ils donc tellement sûrs que l'actrice italienne assurera à elle toute seule le succès du film, qu'ils n'éprouvent même pas le besoin d'en faire aussi de la pub auprès des femmes ? A moins que ce soit justement un moyen d'exciter leur curiosité et leur jalousie : pourquoi les hommes (mon homme) l'aiment-ils, qu'a-t-elle de plus que moi, que me manque-t-il pour exciter moi aussi leurs (ses) fantasmes ? Le défi est lancé : combien, hommes et femmes, vont y répondre ?

Eh bien pas moi, déjà, du moins pour l'instant. Un film qui me propose comme principal argument la beauté froide de Monica Bellucci, piètre actrice qui n'a pas grand-chose d'autre à proposer que les formes de son corps et l'élégance de sa silhouette, ne m'intéresse pas. Le peu d'information que recèle volontairement cette affiche, probablement dans le but d'exciter la curiosité des gens et de les pousser à en chercher d'autres sur internet (un peu de marketing viral ?) est une ficelle trop grosse pour que j'aie envie de la saisir. Peut-être s'agit-il réellement d'un bon film, de l'œuvre d'un grand réalisateur, jouée par d'excellents acteurs dont je ne rate d'habitude aucune prestation, auquel cas j'irai sûrement le voir, pour finir. Mais je n'aime pas cette manière rudimentaire et facile de m'attirer au cinéma, cette façon de poser Monica Bellucci en tête de gondole, une étiquette "offre d'essai" collée sur le front. Je sais bien qu'aujourd'hui c'est la règle, que les conditions de promotion d'un film se négocient à prix d'or auprès des stars et des distributeurs. Je me doute aussi que le côté provocant de l'affiche doit avoir un rapport avec l'histoire racontée par le film. Mais faire de la promo, présenter un échantillon de son produit pour attirer le public, cela signifie généralement montrer ce que l'on a de mieux : si Monica Bellucci est ce que les producteurs de ce film ont de mieux à montrer, euh...

Mais à bien y réfléchir, cette affiche a peut-être bien atteint son but, finalement : je dois avouer que je suis assez curieuse d'en savoir plus...

 
Par Paléonora
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Samedi 15 octobre 2005

Il est 9 heures du soir. Je me laisse porter par les escaliers mécaniques qui me hissent jusqu'au hall de la gare de Lyon-Perrache quand j'entends des cris sur ma droite : ils proviennent des fenêtres de la prison Saint-Paul, à une centaine de mètres de là. C'est l'une des plus "belles" prisons de l'Hexagone : vétuste, insalubre, surpeuplée comme toutes les prisons françaises, elle a été dénoncée par plusieurs rapports dont ceux de l'Assemblée Nationale, du Comité européen pour la prévention de la torture et du Conseil de l'Europe, excusez du peu. Pour l'heure, ce sont les prisonniers qui se font entendre : appuyés contre les barreaux de leur cellule, ils hurlent des paroles incompréhensibles en direction des passants qui vont et viennent un peu plus loin dans la rue, vers cette liberté qu'ils ont, pour une raison ou pour une autre, perdue pour quelques mois ou pour plusieurs années. Je les vois très bien d'où je suis, je distingue parfaitement le contour de ces ombres sans visage qui se détachent sur le carré lumineux des fenêtres de la façade, comme autant de figures anonymes et étrangement immobiles. Il y en a un dont les bras écartés se collent aux barreaux tandis que son pied droit prend appui sur le rebord de la fenêtre, comme un escaladeur en pleine ascension. Deux cellules plus loin, au même étage, deux ombres se tiennent debout côté à côte dans l'encadrement, appuyées contre les barreaux que l'une des deux empoigne comme pour les arracher. Un peu plus bas, c'est un homme seul qui est accoudé au rebord de sa fenêtre et qui regarde au dehors.

J'ignore la raison pour laquelle ils sont ici et je préfère imaginer qu'elle est légitime (je sais pourtant que le tiers des détenus de la prison Saint-Paul sont "en préventive"...), mais je me demande ce que l'on peut ressentir à regarder ainsi la vie se dérouler de l'autre côté des barreaux d'une prison. Depuis la fenêtre de leur cellule, les prisonniers peuvent voir non seulement la rue, mais aussi la gare et les voies ferrées qui longent la maison d'arrêt, ils voient les trains qui arrivent, qui s'arrêtent et qui repartent vers d'autres destinations, des foules de voyageurs qui descendent des TER et qui montent dans des TGV, parfois des wagons de trains internationaux aux couleurs des CFF (Suisse), des FS (Italie) ou de la Deutsche Bahn. Quel meilleur symbole de la liberté que les mouvements du chemin de fer ? Au Havre, où la prison se trouve également en pleine ville et d'où les mêmes cris se font entendre à la nuit tombée, les prisonniers ne peuvent voir que le ciel, le reste leur est caché par un paravent ; je ne sais pas si c'est vraiment mieux. Je ne ressens aucune culpabilité à jouir de ma liberté face à ces hommes qui en sont privés, je n'ai pas de raison d'en avoir d'ailleurs, mais je dois avouer que ces dizaines d'ombres anonymes qui hurlent derrière leurs barreaux forment un tableau aussi saisissant qu'inattendu au détour de la banale remontée d'un escalier mécanique, et laissent le passant plutôt mal à l'aise, tandis qu'il poursuit son propre chemin...

Par Paléonora
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Vendredi 25 novembre 2005
Bah oui, c'est mon tour aujourd'hui...

Gatô d'anniversaire
Par Paléonora
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Lundi 28 novembre 2005
En changeant d'âge j'ai aussi changé de siècle, avec deux nouveaux joujous dans mon coffre à jouets de presque trentenaire :
- un joli petit appareil photo numérique (Nikon), qui va me permettre de faire tout plein de photos super chouettes pendant mes vacances de Noël, et surtout de vous les faire partager à vous aussi, vous mes innombrables fans de France et d'ailleurs  - mais  vous en saurez bientôt plus...
- un nouveau téléphone portable - hé oui, j'abandonne à grand regret ma fidèle cabine téléphonique GSM (française, s'il vous plaît) du XXème siècle, qui m'aura quand même servi pendant 6 ans et demi (et qui marche encore parfaitement), pour un gadget coréen qui me lâchera d'ici un an... :-( La faute à la destination de mes prochaines vacances de Noël (on y revient toujours !) qui ne reconnaît pas les GSM...
Téléphones portables
Quel bond, mes enfants, quel bon, même pour une mouette !

Et je n'oublie pas un grand merci à tous ceux qui m'ont transmis leurs bons voeux pour ma 29ème ride...
Par Paléonora
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Lundi 12 décembre 2005
C'est joli quand même, non ?
Lampions
Et puis cette année, les illuminations étaient vraiment très chouettes partout dans la ville... De quoi faire oublier la désastreuse édition 2004 !
Par Paléonora
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Mardi 9 mai 2006
Comme me l'a fait remarquer mon ami Joël, on est au mois de mai et à en croire mon blog, j'en suis toujours à scruter le bulletin d'enneigement. Bon, je vous rassure, mes trois semaines d'été austral à Noël ne m'ont pas fait perdre le sens des saisons, la semaine de ski (sous la neige, ça oui) est loin derrière moi, depuis les cloches m'ont apporté plein de chocolat à Pâques et aujourd'hui, c'est la fête de l'Europe.

Mais que voulez-vous raconter, aussi, quand il n'y a rien de particulièrement nouveau ni de joyeux à annoncer ? Pour écrire, encore faut-il en avoir la matière, l'envie et l'inspiration... Au rang des dernières nouvelles : je n'ai pas obtenu ma mutation, ce n'est donc pas encore cette année que je vais rentrer chez moi, j'ai pas mal vu la Belgique ces derniers temps, j'ai donc bu pas mal de bière, il pleut, et je réfléchis à un déménagement (un vrai, avec les cartons, le camion et tout) assorti de l'acquisition probable d'un quatre-roues avec moteur et carrosserie. La SNCF va perdre une bonne cliente... mais, la nature, elle, va gagner une nouvelle pollueuse.

Ah si, il y a des bonnes nouvelles quand même, au rayon sportif : on est champion de France pour la cinquième fois consécutive, ce qui n'est quand même pas mal, et puis
il y a une semaine, on mis aux voisins en Vert la pâtée qu'ils méritent, et en beauté avec ça. Mais bon, perdu au milieu du reste, ça passerait presque inaperçu...
Par Paléonora
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Samedi 1 juillet 2006
Aujourd’hui est donc un grand jour pour l’équipe de France de foot et pour ses supporters, puisqu’après un parcours quelque peu chaotique en matches de poule, les Bleus se sont brillamment qualifiés contre l’Espagne en huitièmes de finale, et s’apprêtent à affronter de nouveau le Brésil.

Pour la plupart des gens, France-Brésil c’est la finale de la coupe du monde 1998, au stade de France : la crise mystérieuse de Ronaldo le matin de la rencontre, une équipe brésilienne transparente, les deux buts de Zidane et le troisième de Petit dans les arrêts de jeu, Deschamps soulevant le trophée sous une pluie de confettis dorés et une foule en liesse descendue spontanément dans la rue un peu partout en France, envahissant les Champs-Elysées à Paris. Les sonos diffusaient I will survive de Gloria Gaynor jusqu'à l'overdose, "et un, et deux, et trois zé-ro" était devenu le mot de ralliement général et les ethnologues devaient être ravis de ces démonstrations tribales venues se manifester juste sous leurs fenêtres.

Bien sûr, en 1998 j'étais très heureuse moi aussi, j'avais suivi la compétition de bout en bout à la télévision mais aussi au stade de Gerland, où j'avais assisté à tous les matches, et je n'avais pas manqué d'aller regarder la finale en ville, sur grand écran, écharpe autour du cou et t-shirt bleu-blanc-rouge (celui que je remettrai ce soir), en compagnie de plus d'un millier d'autres personnes. Mais, pour moi "France-Brésil" cela évoque autre chose que cette finale, un souvenir beaucoup ancien, un nom un peu mystérieux aux sonorités étranges : Guadalajara, Mexique, une journée d'été 1986 sous un soleil de plomb au coeur du pays aztèque, à 1550 mètres d'altitude, un match de légende dans l'histoire de la Coupe du Monde et un souvenir d'enfant qui a scellé définitivement mon amour pour le foot.

J'ai 10 ans. Les grandes vacances viennent de commencer et je suis chez ma grand-mère, dans le Jura. Mon petit monde d'alors, c'est d'abord la lecture, beaucoup de lecture, les dessins animés japonais et les séries américaines diffusés à flots sur le petit écran, et puis aussi le foot, un engouement tout récent né de la victoire de l'équipe de France au Championnat d'Europe des Nations en 1984 (les passions naissent toujours dans les victoires) et alimenté par la confection des albums Panini. Je taquine bien le ballon avec mes cousins, de temps en temps, mais je ne m'intéresse pas au championnat de France : l'OL végète alors en 2ème division et mon père, qui adore le foot, est resté nostalgique du Stade de Reims. Mon club à moi, c'est les Bleus : Platini, Giresse, Tigana, Fernandez (le "carré magique"), Battiston, Amoros (venu jouer à Lyon dix ans plus tard), Rocheteau, Bats... Je les connais tous, j'ai leur photo, et je suis même devenue supportrice de la Juventus de Turin (c'est encore le cas aujourd'hui) parce que c'est le club de Platini.

Je suis le Mundial depuis le début : j'ai acheté l'album Panini et une revue qui présente tous les stades, tous les matches, toutes les équipes, tout le programme de la compétition et les statistiques. C'est aussi pour moi l'occasion de découvrir les pays parfois inconnus des autres continents : le Mexique bien sûr, le Paraguay, l'Uruguay, l'Argentine, la Corée du Sud. Je n'ai pas vraiment pu regarder les matches de poule parce qu'il y avait encore l'école le lendemain, mais ils étaient au centre de toutes les conversations à la récréation, et l'on avait droit tous les jours aux comptes-rendus des chanceux qui, eux, pouvaient regarder les matches jusqu'au bout. Au premier tour, la France avait fait un beau parcours contre des équipes relativement modestes, avec deux belles victoires contre le Canada et la Hongrie, ne se faisant accrocher que par une bonne équipe d'URSS terminant première du groupe, au grand dam de ma grand-mère qui aurait quand même préféré qu'on batte les "Soviétiques".
Mais il n'y a pas que la France qui fait la une des médias au seuil des huitièmes de finale. On parle également de l'Uruguay, vainqueur de la première coupe du monde en 1930 et dont on croit voir la renaissance, et surtout de l'Argentine et de son exceptionnel n°10, un certain Diego Maradona, que l'on voit déjà remporter la finale du tournoi. On évoque aussi le parcours valeureux de "petites" équipes que l'on n'attendait pas à ce niveau et qui montrent toute l'étendue de leur talent : la Bulgarie, le Paraguay, le Danemark, qui s'est offert le luxe de terminer première de son groupe devant l'Allemagne, et puis la Belgique, nos gentils voisins belges, emmenés par un certain Enzo Scifo (je ne savais pas alors qu'à plusieurs centaines de kilomètres de là, dans la campagne ardennaise, un petit garçon de mon âge vibrait lui aussi pour son équipe tricolore...). Je connais tous les joueurs dont les noms défilent dans les journaux, Maradona, Burruchaga (Argentine), Baresi, Schillacci (Italie), Vercauteren, Ceulemans (Belgique), Cabañas (Paraguay), Sócrates, Zico, (Bresil), Francescoli (Uruguay), Schumacher, Rummenigge, (RFA), je sais à quelle nation ils appartiennent, leur poste dans l'équipe, combien de buts ils ont marqué. Ma grand-mère m'a acheté la réplique du ballon du Mundial, avec la fameuse frise aztèque qui épouse le contour de ses pièces de cuir, et dans le jardin je refais tous les matches, dribblant les rosiers en fleurs et me jouant de la défense des hortensias, jouant le une-deux avec le mur, concluant mon action d'une magnifique frappe croisée contre lierre me renvoie la balle, ce qui me permet de sauver mon équipe par un arrêt que Bats lui-même n'aurait pas renié. Et si je le rate, alors je me mets à courir les bras en croix, dans l'explosion de joie caractéristique du buteur (de la buteuse ?) qui vient de permettre à son équipe de s'approcher à grands pas de la qualification. Je joue dans l'équipe de France, bien sûr, je viens de remplacer Stopyra en cours de jeu, je distille des passes au millimètre à Platini qui lance Giresse dans le dos de la défense, parfois c'est au contraire Platini qui me permet d'ouvrir le score d'une tête décroisée, quand ce n'est pas Henri Michel qui me met carrément à la place de Bats, blessé en cours de match contre l'Italie.

L'Italie, justement, c'est notre programme pour les huitièmes de finale de ce Mundial, et il s'annonce déjà palpitant, d'abord parce qu'elle a gagné la précédente coupe du monde en Espagne, et ensuite parce que beaucoup de joueurs sont des coéquipiers de Platini à la Juventus de Turin. Les Bleus ont eu une semaine pour le préparer depuis leur dernier match de poule, et moi aussi puisqu'entre temps l'école s'est terminée, et je suis arrivée à temps chez ma grand-mère pour m'entraîner comme il fallait. Après le repas, nous nous installons toutes les deux devant la télévision pour regarder un match magnifique, aussi beau et victorieux que celui que j'avais joué moi-même. Le match se termine par un 2-0 pour la France grâce à Platini (bien sûr) et à Stopyra (que tout le monde disait mauvais), malgré de nombreuses fautes et gestes d'antijeu de la part des tenants du titre, furieux de se faire battre par des Français meilleurs qu'eux alors qu'ils se pensaient au contraire largement supérieurs. Le rendez-vous est pris 4 jours plus tard, le 21 juin, pour un alléchant quart de finale contre le Brésil, à Guadalajara.

Je double mes efforts à l'entraînement pendant les jours qui suivent, le Brésil c'est du costaud, et puis il faut bien patienter en attendant le vrai match. Les reportages à la télé montrent que les Brésiliens prennent cette rencontre comme une formalité : les petits Bleus ont eu la bonne idée d'éliminer un de leurs plus gros concurrents, mais eux ne feront qu'une bouchée de ces européens qui n'ont jamais été très dangereux en coupe du monde. Les Français, eux, y croient, on ne parle que de ça dans la rue, chez les commercants, on commente la blessure de Platini, on parle avec respect et admiration de la Séléçaõ et les moins initiés au ballon rond s'amusent de Socrates, ce brésilien barbu aux cheveux longs qui porte un nom de philosophe.
Et le grand jour finit par arriver. A nouveau, le repas terminé, nous nous installons devant la télévision, ma grand-mère et moi, pour suivre ce nouveau match, et moi je suis dans un état d'angoisse mêlée d'excitation. Il fait une chaleur étouffante à Guadalajara, on le sent à travers la luminosité des images de la télévision, les joueurs transpirent à grosses gouttes sous un soleil de plomb – il est midi au Mexique – et on a beaucoup parlé ces derniers jours de l'altitude à laquelle les Français ne sont pas habitués. Je n'ai que des souvenirs assez diffus de ce match, une suite d'images plutôt que des actions : le Brésil qui marque en premier, peu de temps après le coup d'envoi, moi qui commence à m'inquiéter en me disant que c'est fini. Et puis le jeu qui continue, superbe, des Français qui se battent, l'égalisation de Platini juste avant la mi-temps. Je me souviens d'une pluie d'occasions pendant la seconde mi-temps, d'un match véritablement haletant, d'un Bats exceptionnel, en état de grâce, qui arrête même un pénalty juste avant la fin du match. Je me souviens des prolongations, qui continuent sur le même rythme, et puis surtout de la séance de tirs aux buts, interminable. Le premier tir brésilien de Socrates raté, le tir réussi de Stopyra, pourtant qualifié de "mauvais" par le public français, le but de Bellone qui rebondit sur le poteau puis sur le gardien avant de rentrer dans les cages. Et puis Platini qui loupe complètement sa frappe, la balle qui passe 15 mètres au dessus des cages, le début de la fin... mais non, le tireur brésilien suivant rate lui aussi, sa balle frappe sur le poteau et ressort ! C'est alors que Fernandez s'avance, sûr de lui, ça se lit dans ses yeux, il ne peut pas le rater... il s'élance, tire en force... et marque !! Je le vois encore se mettre à courir comme un fou sur la pelouse, sauter comme un cabri dans tous les sens, foncer vers le banc de touche et se jetter dans les bras de Platoche, dans l'euphorie générale qui s'est emparée de toute la délégation. Et moi aussi je saute de joie, on a battu les Brésiliens, on est qualifié pour les demi-finales, on va peut-être gagner la Coupe du Monde !

Evidemment, on n'a pas gagné la Coupe du monde cette année-là. Ce quart de finale avait épuisé des joueurs en fin de carrière, et quatre jours plus tard la RFA n'eut cette fois même pas besoin d'aller jusqu'aux tirs aux buts pour éliminer la France 2 à 0. Il n'empêche que ce quart de finale France-Brésil reste pour moi LE France-Brésil de l'Histoire, et pour cette raison le match de ce soir, comme celui de 1998, a une saveur vraiment particulière.

J'ai 10 ans. Je sais que c'est pas vrai, mais j'ai 10 ans...

Par Paléonora
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Mardi 29 août 2006
Voilà, ça y est, le mois d'août est quasiment fini et les vacances aussi. Retour au labeur, sous la pluie et dans la froidure, quelle joie...

En plus, ô surprise lors de mon retour sur mon blog : pour télécharger des images, voilà que mon hébergeur a changé de système et qu'il faut désormais disposer d'un plugin java que je ne peux pas (et ne veux pas) installer sur mon ordi. Moralité, impossible de télécharger de nouvelles images, et notamment celles de ma rando de cet été : une superbe balade de 6 jours dans le Jura côté suisse et plus précisément dans le massif du Noirmont, qui domine la rive nord du lac Léman, au dessus du Lausanne. Des endroits où j'avais souvent été marcher plus jeune, sur une journée, mais que je n'avais jamais traversés ainsi du nord au sud.

Voilà qui va sans doute accellérer la migration définitive de mon nid sur le Phare...

Allez, bonne rentrée à tous, et bon courage surtout !
Par Paléonora
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 19 décembre 2006
... ben oui, avec l'émotion, les cartons, les rangements, les pelotes de laine et les épingles à cheveux, tout ça, elle a oublié de le signaler ! Voilà plus de trois semaines maintenant que j'ai franchi le cap fatidique du changement de dizaine... Heureusement, mon ami Joël y a pensé pour moi :
La mouette a 30 ans... Et au passage, il avait raison : ça fait même pas mal.
Par Paléonora
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Quel jour est-on?

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Fouille-nid

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus